Lettre d’un candidat gagnant (Satire)

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Ma chère fille,

Tu l’as sans doute appris par les médias: nous avons gagné. Les résultats sont certes préliminaires mais évidemment nous nous arrangerons par les méthodes habituelles pour qu’ils ne changent pas, quoi qu’il arrive. C’est l’heureuse conclusion d’une campagne qui, comme tu le sais, fut longue, incertaine et parfois douloureuse.

Ta mère et moi revenons de la fête. Tous nos amis et partisans étaient là ainsi que ceux, pas forcément des nôtres, qui ont senti le vent tourner et qui se sont précipités pour les génuflexions d’usage. Une belle soirée en vérité, mais aussi fatigante, entre les accolades sincères des vieux fidèles et les courbettes exagérément fausses des nouveaux courtisans. Il n’y a pas de drogue plus grisante que l’odeur du pouvoir. Il y avait toutes les tendances politiques. Celles bien sûr qui nous ont soutenues et qui attendent maintenant de nous leur juste part de gâteau, mais celles aussi des camps adverses qui viennent marchander leur opposition, à demi-mots, menaçant de tout faire capoter. C’est cette faune-là qu’il nous faudra gérer, pour le meilleur ou pour le pire.

Ce soir, nous n’avons que des dettes. La campagne fut couteuse et nous n’y serions pas parvenus sans la généreuse contribution de ces laborieux citoyens qui ont cru en notre projet au point d’y investir parfois des sommes incroyables. Non plus sans l’apport de ces quelques flibustiers, à la fortune un peu trouble, mais je ne m’attarde pas… Comme tu le sais, dans ces cas là, la fin justifie largement les moyens et les autres n’ont pas fait mieux: nous mangeons tous aux mêmes râteliers. Quoiqu’il en soit, maintenant que c’est gagné, il va falloir accommoder tout ce monde. La tâche ne sera pas facile mais je pense pouvoir y arriver.

J’ai reçu aussi la visite plus discrète de quelques Ambassadeurs. Tu sais qu’ils nous ont tacitement soutenus et tu sais aussi pourquoi. Je n’entrerai pas dans les détails au cas où cette lettre tomberait entre de mauvaises mains. J’ai dû confirmer certaines assurances et rassurer quelques inquiétudes. On devra gérer tout cela au moment opportun mais je m’attends à une collaboration fructueuse et bénéfique pour nous tous.

Après la fête, j’ai été faire un petit tour en ville. Ce n’était pas l’enthousiasme des grands jours. Je mets cela sur le compte de la tension et du climat un peu sombre qui suivent généralement l’annonce des résultats. J’ai pris un petit bain de foule, sans trop me risquer. J’ai vu dans ces yeux et dans ces sourires tellement de foi et d’espérances que pour la première fois j’ai senti le poids immense de ce qui nous attend. Ils ne savent pas les pauvres à quel point déjà je suis prisonnier.

En tout cas ma fille nous allons rester optimiste et voir le bon côté des choses. Nous n’aurons plus à nous inquiéter pour ce que tu sais. Personne n’ira plus nous embêter et fouiner dans nos petites affaires. Il y a quelques avantages à être “chef” et nous avons assez souffert pour les mériter tous. Nous valons autant que nos adversaires et nous saurons faire aussi bien, si ce n’est mieux. Ce peuple est turbulent, difficile et parfois imprévisible mais cette longue campagne nous a aussi appris combien il est sensible aux dorures et aux paillettes. Nous affinerons nos méthodes et, si Dieu le veut, dans quelques années, nous gagnerons encore.

Il est temps pour moi, ma très chère fille, de goûter au doux repos du guerrier. Je vais donc te laisser. L’Ambassade fait les démarches auprès des autorités pour qu’on t’assure une sécurité discrète afin que tu puisses poursuivre tranquillement tes études. On n’est jamais trop prudent. Ta maman t’appellera plus tard, comme elle le fait presque tous les soirs. Débrouille toi avec tes professeurs pour pouvoir être présente à la cérémonie. Nous devons continuer a vendre cette image d’une famille unie et aimante.

Ton papa chéri qui t’embrasse très fort

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