Arrêter la déconstruction

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Le 12 janvier 2010 un tremblement de terre de forte intensité frappait Haiti en plein coeur, détruisant sa capitale et plusieurs autres villes et faisant des dizaines de milliers de victimes. On aurait pu croire que cette terrible tragédie aurait secoué la conscience nationale et initié un renouveau. Sept ans après, il est triste de constater qu’il n’en est absolument rien.

Cela peut sembler paradoxal mais derrière chaque catastrophe, au delà des pertes et des douleurs immenses, il y a aussi des opportunités. Opportunités pour refaire en mieux, pour faire ce qui n’a jamais été fait. Le Japon a survécu à Hiroshima et Nagasaki; mieux, il a su devenir une des premières puissances économiques. Chez nous, la ville du Cap-Haitien fut complètement rasée par un autre séisme majeur en 1842 mais elle parvint à renaitre de ses cendres magnifiquement avec cette superbe architecture de maisons en bois et à galeries qui allait faire son charme jusqu’à la bidonvillisation accélérée de l’époque contemporaine.

Malgré le poids des millions alignés sur le papier, l’après-2010 se caractérise plutôt par une chute encore plus vertigineuse vers des bas-fonds chaque jour plus lointains. Les milliers de réfugiés ont certes été déplacés des camps de fortune construits après le séisme mais la plus grande partie se retrouve aujourd’hui dans de nouveaux bidonvilles tels que Canaan, à l’entrée nord de la ville. Le problème n’a pas été résolu, il a seulement été déplacé. Beaucoup de propriétaires ont reconstruit ou retapé leurs maisons mais bien peu l’ont fait suivant des normes et des techniques qui leur permettrait de résister à la prochaine catastrophe. On vit encore sur un terrain truffé de bombes à retardement. Comme si de rien n’était. Est-ce de la folie ou de l’inconscience ?

Mais le pire je crois c’est que notre mental n’a pas évolué. On dirait même qu’il s’est fracassé davantage. Pendant les élections qui ont suivi la tragédie, nous avons fait le choix délibéré de l’un des pires candidats caractérisé par son incompétence et sa grivoiserie sous le prétexte absurde que les intellectuels avaient échoué. Comme si, de mémoire d’homme, un intellectuel avait jamais pu se maintenir au pouvoir dans ce pays. Pendant cinq années, nous nous sommes nourris de carnavals et de slogans insipides, de repeinturages de façade et d’illusions stériles sans jamais vraiment aborder les problèmes de fond. Le résultat évidemment est à la hauteur de nos choix imbéciles.

Aujourd’hui notre misère est encore plus grande, nos black-out plus noirs, notre devise une monnaie de singe, notre sécurité une utopie, notre souveraineté un leurre, notre jeunesse un esquif à la dérive, nos rêves une hallucination de drogué. Certains d’entre nous, dans leur grande couardise, se sont réfugiés autour de quelques grands hôtels sur les collines de Pétion-Ville pendant que le centre-ville de Port-au-Prince, sept ans après, n’est encore qu’un immense tombeau éventré.

Les perspectives ne sont pas bonnes. C’est le moins qu’on puisse dire. La corruption des uns et des autres mariée à l’extrême indélicatesse de nos hommes au pouvoir ont mangé les fonds de la reconstruction ainsi que la manne vénézuélienne de PetroCaribe. Plus que jamais, les bandits et les malfrats, légaux ou non, occupent les avenues du pouvoir. Comme s’il restait encore quelque chose à sucer. La partie saine de la population est perdue entre le désespoir ou la fuite, l’absence de repères. Au delà de nos frontières, dans les ghettos d’Amérique du Sud, de République Dominicaine ou des Etats-Unis, ils optent pour des lendemains incertains, malgré tout plus ensoleillés que notre quotidien justement sans lendemain.

Faudra-t-il un autre séisme, une autre catastrophe pour nous secouer, nous sortir de ce fatalisme cruel ? Quand comprendrons-nous que le salut n’est ni dans la fuite, ni dans la charité intéressée de nos partenaires, ni dans les lubies messianiques de politiciens dérangés. Le salut est en nous et en nous seul. Il est dans chaque geste, dans chaque détail, dans l’heure des rendez-vous que l’on respecte, les ordures que l’on refuse de jeter sur la voie publique, notre courtoisie envers l’autre, la solidarité retrouvée, la fraternité reconquise… Il est plus que temps de comprendre que ce salut sera collectif ou il ne sera pas. Le 12 janvier 2010 n’a épargné personne, ni une classe, ni une catégorie. Si nous ne nous ressaisissons pas, le prochain désastre risque de nous emporter tous.

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