La soupe nationale

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Obed s’arrêta tout essoufflé devant la jolie maison perchée sur le flanc de la colline. La pente était raide et il avait un peu souffert malgré son physique d’athlète. Pendant qu’il s’épongeait le front, il en profita pour admirer le paysage. La ville de Jérémie s’étendait à ses pieds, en amphithéâtre jusqu’au bleu profond de la mer des Caraïbes. Deux jeunes filles aux vêtements fleuris qui revenaient vraisemblablement de la messe vinrent à passer. Elles ne manquèrent pas de parler plus fort et de rire aux éclats pour tenter de se faire remarquer de ce beau jeune homme grand et fort, noir comme l’ébène. Mais Obed n’avait ni l’envie, ni le temps de leur prêter attention. Il tapa doucement sur la grille fermée pendant que les demoiselles s’éloignaient déçues, lui jetant un dernier regard de côté.

Ce premier janvier, il aurait préféré le passer en famille avec sa femme et ses deux gamines mais la veille, en revenant de la petite quincaillerie qu’il possédait, il avait croisé Monsieur Girard qui avait insisté pour qu’il vienne prendre avec lui la traditionnelle soupe du Nouvel An. Embêté, il fut tenté d’oublier mais son épouse, en bonne catholique, l’encouragea à commencer l’année par une action charitable. Le vieux monsieur vivait seul et il faut dire aussi qu’il comptait parmi ses dix meilleurs clients.

Il entendit des bruits de pas sur le gravier derrière la grille et celle-ci s’écarta pour laisser voir le maître des lieux. L’homme n’était pas très grand, 70 ans bien sonnés, à la bedaine généreuse. Mais ce qui frappait toujours Obed c’était sa ressemblance troublante avec ce portrait d’Ernest Hemingway grisonnant, barbu, accroché à la bibliothèque municipale. Son nez rougi par le soleil contrastait fortement avec le reste de sa peau claire, légèrement basanée.

Les deux hommes se serrèrent la main, échangeant les traditionnels voeux. Obed suivit le viellard à la démarche un peu lourde. Après avoir traversé le jardin, il l’introduisit dans la grande pièce qui servait à la fois de salon et de salle à manger. L’endroit était également tapissé de livres et de photos de famille. Au centre, bien en évidence, trônait le portrait au fusain de l’ancêtre Girard en grand uniforme d’apparat.

“Il fut tué dans une escarmouche près du Limbé”, précisa Girard qui déjà s’activait sur les couverts.

“Mon aïeul aussi fit la guerre de l’indépendance”, se contenta de rétorquer Obed.

Ils passèrent tout de suite à table. La soupe était jaune, onctueuse, riche, et le fumet appétissant ne tarda pas à envahir la maison, allant flâner jusque dans le voisinage. Girard n’avait pas de servante, ce qui pour un homme de sa génération et de son rang social était plutôt étonnant. Il expliqua que son sens de la débrouillardise, il le devait surtout aux longues années passées en exil aux États-Unis pendant la dictature. Il concéda toutefois que pour le repas du jour il s’était fait quelque peu aider par sa voisine, l’âge le limitant désormais dans ses capacités. Pendant un moment, ils dégustèrent en silence et on n’entendit plus que le bruit du vent dans les arbres dehors, entrecoupé du piaillement des oiseaux et du claquement des cuillères sur les assiettes.

“Mon cher Obed vous ressemblez beaucoup à votre mère.”

Obed le regarda interloqué. C’était tombé, littéralement, comme un cheveu sur la soupe. Sa mère était morte il y a longtemps, quand il n’était qu’adolescent, emportée par un cancer du sein. À l’époque Girard n’était pas au pays et il semblait peu probable qu’ils se fussent rencontrés.

“Oui nous nous sommes connus, enfants. Nous avons quasiment grandi ensemble. Nous étions voisins quand je me rendais dans la petite propriété de campagne que ma famille possédait à La Source.”

Obed ne savait trop quoi répondre à la nostalgie du bonhomme. Parler de sa mère rouvrait des blessures anciennes, jamais complètement cicatrisées. Cette douleur de l’avoir perdue trop vite, trop jeune.

“Tu aurais pu être mon fils, tu sais.”

Et ses yeux soudain humides se remplirent d’un regret immense.

“Il aurait suffi que ce pays soit un peu différent.”

Et comme dans un grand défoulement, il se mit à raconter son amour encore terriblement vivace après toutes ces années. Ils s’étaient aimés sincèrement, tendrement, profondément. Ils avaient été jusqu’à oser rêver d’un avenir ensemble.

– Ma famille s’y est opposée.

– Pourtant les parents de ma mère n’étaient pas pauvres.

Obed savait qu’il descendait de cette aristocratie de la terre qui avait été généreusement récompensée après l’indépendance. Ces propriétés riches en café, cacao, acajou et autres bois précieux avaient entretenu bien des générations avant d’être diluées dans les héritages successifs.

– Non ce n’était pas une question d’argent. D’ailleurs à l’époque nous-mêmes étions plutôt pauvres. Je n’avais que deux pantalons et une seule paire de chaussures que je devais m’efforcer de garder propre chaque semaine. Ma mère ne travaillait pas et mon père avait du mal à joindre les deux bouts avec son maigre salaire d’instituteur.

– Quel était le problème alors ?

– Il faut se rappeler qu’en ce temps-là, à la première messe du dimanche à l’église paroissiale, il y avait des places réservées aux mulâtres. Il y avait deux chorales qui ne se mélangeaient pas.

Obed était un peu gêné par la tournure que prenait la conversation. Il lui semblait que tout cela était bien loin.

– Mon père alla jusqu’à me frapper. Il me déclara que de son vivant jamais il ne permettrait une telle”mésalliance”. Et je n’ai pas eu le courage de me battre, de résister… Et puis après il y a eu Duvalier et le massacre. Abominable, inexcusable. Et la ville qui assista à tout cela sans rien dire, sans lever le petit doigt, se faisant même complice parfois. Il y avait la peur bien sûr mais il y a aussi que l’exclusion presque toujours aboutit à la haine. Après cela, pour ta mère et pour moi c’était devenu inconciliable. Je choisis l’exil.

La souffrance du vieux était palpable. Obed était pensif.Ce pays n’arrête pas de traîner des blessures ouvertes depuis plus de deux siècles. Des ingrédients qu’aucun feu n’a jamais pu dissoudre en une seule et même soupe.

– Tu sais, pendant longtemps des générations de l’élite haïtienne ont été élevées par des curés et religieux français, de préférence Bretons…. et souvent racistes. Ils ont réussi à transposer cela chez leurs élèves, à leur inculquer ce sentiment de race supérieure. Jusque maintenant il y a encore des séquelles.

Obed aurait aimé que l’école publique fut suffisamment de qualité pour qu’il puisse y mettre ses filles. Il se mit à penser que nous fabriquons l’exclusion au berceau.

La soupe était finie et sa femme l’attendait. Il prit donc congé et pria son hôte de ne pas se déranger pour l’accompagner à la grille. Le moins qu’on puisse dire est que, pour commencer l’année, l’expérience avait été troublante. Il avait presqu’atteint la sortie quand soudain il se ravisa et revint sur ses pas.

– Demain 2 janvier, Jour des Aïeux, ma femme fait à diner comme de coutume. Voulez-vous vous joindre à nous ? Je vous présenterai ma famille.

Girard cilla, hésita presqu’imperceptiblement.

– Ce sera avec grand plaisir.

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