Un patrimoine piétiné

La Citadelle, cet immense et majestueux vaisseau de pierre qui surplombe les ruines du non moins pittoresque Palais de Sans-Souci. Rien de vraiment comparable par exemple dans la ville coloniale de Santo Domingo. D’un côté pourtant nous avons la mise en valeur, le respect et l’exploitation touristique d’un patrimoine alors que de l’autre, on s’en remet plutôt à Dieu, avec tout ce que cela peut comporter d’aléatoire. Les premier et deux janvier de chaque année, nous nous gargarisons de beaux slogans pour valoriser les prouesses de nos ancêtres; pourtant cela fait plus de deux siècles que nous nous acharnons sur les traces de leur passage, comme pour mieux les enfoncer dans l’oubli.

Dans les années 70, il a fallu toute la ténacité d’un Albert Mangones et les dollars de l’UNESCO pour sortir la Citadelle de sa gangue végétale et littéralement sauver le monument. Sans-Souci, “déchouqué” à la chute du royaume ne résista pas au grand tremblement de terre de mai 1842. La vieille ville du Cap, avec ses maisons à balcon qui ne sont pas sans rappeler celles de la Nouvelle Orléans, est de plus en plus assaillie par le béton… et les ordures. La vieille cathédrale de Port-au-Prince, plusieurs fois centenaire, n’a pas résisté à nos luttes fratricides. Certains de nos forts et autres vestiges ont été pillés et démontés pierre par pierre. Il plane comme une malédiction sur notre patrimoine bâti.

Maisons au Cap-Haïtien

 

Il y a bien l’ISPAN (Institut de Sauvegarde du Patrimoine National) mais le mot Sauvegarde pourrait faire rire si la tragédie n’était pas bien réelle. Comme son ministère de tutelle, l’organisme ne bénéficie que d’un budget anémique et, malgré la bonne volonté et la compétence de certains de ses dirigeants (il y en a eu dans le passé), n’a jamais pu avoir qu’un impact limité sur ce qui normalement constitue sa mission. On a préservé (rarement); plus souvent on a tenté de limiter les dégâts.

Le patrimoine constitue pourtant (comme les mines) une richesse bien réelle. Comme j’ai eu à le souligner dans un article précédent, il est peut-être l’une des clés pour un éventuel développement du secteur touristique. Et il va au-delà des simples lieux d’Histoire. Il peut intégrer des espaces de culte (églises, “lakou”, “hounforts”), des éléments d’architecture (gingerbread, Marché en Fer, Chapelle Saint Louis de Gonzague, Église Saint Antoine…). Mais tout ceci, à quelques rares initiatives près, est laissé dans un relatif abandon.

Église au Môle Saint Nicolas

C’est comme si, préoccupés par le riz et pois quotidien, nous étions incapables de mémoire et du respect qu’impose les lieux de mémoire. Autrefois le mapou était sacré; nul ne se serait avisé d’y couper une branche. Aujourd’hui, on pisse littéralement sur nos monuments et on retrouve des préservatifs usagés jusque dans les souterrains du Fort Jacques. L’État lui-même prêche souvent le mauvais exemple. Il suffit de faire un petit tour au Champs-de-Mars ou ailleurs pour se rendre compte du traitement irrespectueux infligé aux statues de certains de nos héros. Pétion et Toussaint sont plus adulés ailleurs qu’ils ne le sont dans leur propre pays.

Alors j’ai du mal à prendre au sérieux ces beaux discours des fêtes nationales quand dans les actes (ou les non-actes), c’est le mépris ou la désinvolture qui priment. On investira des millions dans les “grouillades” carnavalesques (dont j’attends encore la preuve qu’elles rapportent un sou à l’économie nationale) pendant que quelque part à Port-au-Prince un buste de Louverture ou un Mausolée au fondateur de la Nation réfléchissent dans l’odeur nauséabonde des détritus ou à deux pas d’un trottoir aux prostituées.

(Crédit photos: Jean-Pierre Grasset)

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