La nostalgie

  • par

Combien de fois n’a-t-on pas entendu cette réflexion: “C’était bien mieux avant !” Les anciens bien sûr, mais aussi jusqu’aux plus jeunes. Il y a cette perception que plus ça change et plus c’est pire,  qu’il valait mieux être Haïtien hier qu’aujourd’hui. Mais les faits donnent-ils raison à ce courant de pensée nostalgique ?

Il faut d’abord dire que ce n’est pas un phénomène récent. À ma connaissance il en a toujours été ainsi. Aussi loin que remonte ma mémoire et jusqu’à ma petite enfance, j’ai toujours entendu mes parents ou grand-parents soupirer après les délices des temps passés. Et cela semble conforté aussi bien par les témoignages que par les photographies et autres documents d’époque. Comment ne pas regretter la Grand-Rue propre et achalandée des années 70 ou le tramway de Port-au-Prince ? Les carnavals d’antan ou les grands festivals à Ibo Beach ?

La Grand-Rue de Port-au-Prince au début du 20ème siècle

Il faut toutefois se rappeler que la mémoire et même les documents ne représentent qu’une vision fragmentaire et partielle de la réalité. Ils ne sont au final qu’un point de vue. Déjà on se souvient plus facilement des bonheurs que des malheurs; c’est humain. Et puis aussi on n’est pas forcément représentatif de toute une société. Le regard d’un jeune citadin de la classe moyenne au milieu du régime Duvalier sera forcément différent de celui d’un paysan de la même époque ou d’un ouvrier d’usine. L’iconographie peut aussi ne pas être objective et équilibrée, surtout au temps des dictatures et de la censure.

Duvalier justement, parlons-en. C’est devenu aujourd’hui la référence absolue des discours nostalgiques. Sur l’aspect physique (l’état des lieux), on garde effectivement cette impression de jolie façade (par rapport à aujourd’hui). Mais alors comment expliquer que les plus grandes vagues de migration (avant celles vers l’Amérique du Sud que nous vivons aujourd’hui) se soient justement produites à ce  moment-là ? Il y a eu d’abord le départ massif de nos cadres vers l’Afrique, plaie béante dont nous ne nous sommes jamais remis. On peut penser à la terreur mais par la suite  il y a aussi eu de grandes saignées de population, toutes classes sociales confondues, vers l’Amérique du Nord (la crise des boat people) et l’Europe qui ont signé l’acte de naissance de notre grande diaspora actuelle. Si les choses étaient si roses, pourquoi sont-ils partis ?

Les Tribunes au Champs-de-Mars au milieu du 20ème siècle

Il ne faut pas négliger le facteur économique. Il y avait certes un embryon de production locale qui est à la base de certaines des fortunes d’aujourd’hui. Mais il n’avait pas ce dynamisme qui pouvait sortir la paysannerie de la crasse. L’un des gros problèmes de la bourgeoisie haïtienne c’est qu’elle a toujours privilégié l’argent facile. Elle préfère le commerce à l’industrie, les usines de sous-traitance aux usines de transformation de produits agricoles. Le volume de richesse créée est finalement très faible et inégalement réparti.

Aux mouvements de populations vers l’extérieur, il faut aussi ajouter l’impact des migrations internes. On se plaint aujourd’hui des quartiers populaires ou “zones de non-droit” mais ils sont presque tous né au bon vieux temps de la dictature. Des jeunes, fuyant les campagnes abandonnées par les investisseurs et le pouvoir central, en quête dans les villes de l’illusion d’une vie meilleure. De plus, il n’y a jamais eu, à aucun moment, un effort réel et mesurable vers une éducation pour tous de qualité. Ceci, plus la pauvreté extrême, explique en grande partie la démographie galopante.

La Rue Bonne Foi à Port-au-Prince au 20ème siècle

Dire qu’aujourd’hui n’est pas mieux est tout aussi biaisé que de dire qu’hier fut génial. Ce sont là des vérité relatives. Je passerai sur les progrès en droits humains et libertés publiques que certains semblent prêts volontiers à sacrifier. Mais il faut reconnaître que la démocratisation a ouvert les portes de l’éducation à un plus grand nombre, ne serait-ce par exemple qu’au niveau de l’alphabétisation. Elle a permis de timides avancées en santé publique par exemple dans la lutte contre le SIDA, contre les maladies infantiles (vaccination) ou la disponibilité des méthodes de planification familiale. L’économie par contre s’est encore plus profondément enlisée, compromettant d’ailleurs le développement des autres secteurs.

En fait, la plus belle preuve de l’échec des époques antérieures c’est celle d’aujourd’hui qui n’en est que la conséquence. Nous avons hérité des fardeaux de la mauvaise gouvernance, de la justice anémiée, de la corruption endémique et du “je m’en foutisme” des élites. Rien de tout cela n’a été inventé récemment. La dégradation de notre environnement physique est l’aboutissement d’une longue chaine de dégradations progressives et accélérées. La maison que l’on n’entretient pas ne s’écroule pas d’un seul coup. Elle tombe en ruines peu à peu et devient le reflet de ce qu’on imagine être sa splendeur d’autrefois.

Au final, il n’est ni utile, ni productif de regretter un passé qui de toutes façons ne reviendra pas. Le défi d’aujourd’hui c’est de construire l’avenir. Un retour aux régimes passés n’est une solution ni efficace, ni créative, les mêmes causes ayant tendance à produire les mêmes effets. Beaucoup de paramètres ont changé avec la technologie, la mondialisation et le reste. De nouveaux défis aussi, comme par exemple les changements du climat et la menace sismique. L’avenir n’existe pas au passé recomposé, il sera fait de solutions originales ou il ne sera pas.

Articles similaires:

Les articles de Richard Sénécal publiés sur ce blog sont protégés par le droit d'auteur. Veuillez nous contacter avant toute utilisation ou reproduction partielle ou totale.