Boat people

Cela a débuté en décembre 1972 quand une vague de réfugiés haïtiens a commencé à débarquer sur les côtes de Floride, fuyant la misère et le régime oppressif des Duvalier. Empilés par dizaines sur de fragiles embarcations, défiant à la fois le mauvais temps et la surveillance des garde-côtes américains, ces migrants allaient contribuer à former la plus grosse communauté de la diaspora haïtienne. Les boat people charrièrent aussi avec eux leur lot de noyés et de disparus. On ne saura jamais avec certitude combien de naufragés, combien de victimes ne virent jamais les rives de cette nouvelle terre promise.

Pour la grande majorité des citoyens, la vie sous Duvalier n’était pas rose. C’est le moins que l’on puisse dire. Le régime ne souffrait aucune forme d’opposition. Les arrestations arbitraires et les exécutions sommaires étaient monnaie courante. Le sens même de la justice avait disparu. La population se retrouvait dans les faits la propriété des familles dirigeantes qui exerçaient un droit de vie ou de mort quasi absolu.

D’un autre côté, cette idée que sous Duvalier le pays connut une sorte de prospérité économique, qu’il était re-devenu cette “perle des Antilles” de l’époque coloniale française, cette idée n’est qu’un leurre, une absurde révision de l’Histoire. L’autonomie des régions avait été supprimée, les ports de province fermés. La campagne s’était lentement mais sûrement appauvrie pendant que tout se centralisait à Port-au-Prince. Les paysans commencèrent ce lent exode qui allait créer les grands bidonvilles de la capitale haïtienne.

Mais au-delà de la répression sauvage, au-delà de cette misère abjecte, qu’est-ce qui peut pousser un être humain à tout miser, ses derniers biens, sa vie, dans une entreprise à l’issue si incertaine ? L’Homme peut survivre à la souffrance, aux privations, à la torture mais il peut difficilement vivre sans espérance. Les Duvalier avaient tué l’espoir.

Aujourd’hui, presque 50 ans après cette première vague, l’espoir est mort de nouveau. Nous avons vu récemment des jeunes partir par dizaines de milliers pour le Chili, souvent sans même rien savoir de ce pays où ils allaient. J’ai entendu des réflexions comme : “Plutôt l’enfer qu’Haïti, ça ne peut pas être pire.” J’ai vu un jeune homme se voir refuser l’entrée au Chili, envisager d’aller au Brésil, se retrouver en République Dominicaine puis à la Barbade, se faire exploiter pendant des mois dans l’illusion d’avoir ses papiers, devoir revenir au point de départ mais chercher encore et encore à repartir.

Et puis les bateaux qui reprennent la mer ! Pour les Bahamas, les Iles Turques et un vague espoir d’atteindre Miami. Les naufrages et leurs morts, dans la plus grande indifférence des autorités et d’une partie de la population. Ils sont pauvres, ils sont laids, ils sont sauvages… Cela n’a pas changé depuis Duvalier. Il y a 2 Haïti différentes : une qui souffre et l’autre qui s’en met plein les poches.

Il suffirait pourtant d’un peu d’espérance, d’une petite impression que nous sommes sur une route qui mène bien quelque part, que ce que nous n’avons pas vu, que nous ne verrons peut-être pas, nos enfants auront une chance de le contempler. Au lieu de cette chute interminable, cette plongée dans le noir, cette avancée vers le Moyen-Âge en plein 21ème siècle. Sans attendre un Messie, il devient de plus en plus urgent de se demander : qui osera ressusciter l’Espoir ?

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