Haiti, République Dominicaine: Les larmes de nos migrants

Tel le Titanic après sa rencontre avec l’iceberg, la République coule. Dans la plus totale débandade, tous ceux qui peuvent et qui ont perdu la foi abandonnent le navire. Malgré les déboires du TPS nord-américain, les humiliations de la frontière canadienne, les désillusions de l’eldorado brésilien, les premiers orages de l’aventure chilienne ou les péripéties parfois tragiques chez le voisin dominicain. L’espoir est mort, l’enfer c’est désormais chez nous.

De toutes ces tragédies, la plus fragile en ce moment est celle qui se joue à notre frontière. Depuis quelques mois la tension monte dans la plus grande indifférence de nos autorités. Il faut dire que les relations entre les deux pays qui se partagent l’île ne sont pas simples. C’est une aventure parfois douloureuse marquée d’incompréhensions et de malentendus. L’Histoire s’écrit différemment suivant que l’on se trouve d’un côté ou de l’autre. On s’amuse ici comme là-bas à souligner les différences, à les contraster parfois jusqu’à la caricature. Bien peu se hasardent aujourd’hui à mentionner les points communs qui ne manquent pas pourtant sur cette terre au cinq cents ans de destinées étroitement entremêlées.

Je ne m’attarderai pas sur le passé. Je ne chercherai pas à démêler l’envers de l’endroit préférant croire que le tissu fut imprimé des deux côtés. Il y a certes eu des massacres mais il y a eu aussi de grands moments d’humanité. Inutile de rappeler la solidarité haïtienne après la destruction de Santo-Domingo par un cyclone en 1930 ou celle des Dominicains après le tremblement de terre de 2010 qui dévasta Port-au-Prince. Aucun beau geste politique n’est totalement désintéressé mais il garde tout son sens s’il a permis de sauver des vies humaines.

Pour des raisons difficiles à évoquer ici, les deux pays connaissent des destins économiques différents. Haïti s’enfonce dans une spirale tragique dont le contrôle semble échapper à ses classes dirigeantes. La République Dominicaine semble au contraire jouir d’une relative prospérité qui se fait partiellement, il faut tout de même le dire, aux dépens de son voisin.

Dans un passé récent, cette économie s’est construite autour de la canne et de l’agro-industrie en général. Or la force de travail provenait en majorité d’Haïtiens ou de descendants d’Haïtiens extirpés de leurs campagnes par leurs propres dirigeants et “vendus” (il n’y a pas d’autre mot) pour la plus prochaine “zafra”. Puis il y a eu ce grand boom des infrastructures et l’explosion des grandes villes. Là encore ce sont les migrants haïtiens qui constituent jusqu’à aujourd’hui le gros de la main d’oeuvre permettant à la nouvelle classe moyenne de bénéficier de logements abordables et d’un environnement urbain de qualité. Nos compatriotes sont aussi largement présents dans d’autres secteurs de l’économie notamment l’importante industrie touristique.

Je ne peux pas ne pas rappeler enfin que la République d’Haiti est le principal partenaire commercial des Dominicains. C’est un marché d’au moins 10 millions d’habitants dans lequel ils déversent tout leur surplus de production. La prospérité dominicaine vient au moins en partie d’Haiti. Leur économie grandit à nos dépens. Ce ne serait pas une mauvaise chose si les rapports étaient justes et équilibrés, mais essayez donc de vous procurer une bouteille de Prestige ou de Barbancourt à Santo Domingo et vous saisirez le sens unique de la relation.

Comment comprendre alors ce rejet de l’Haïtien qui pour certains frise la haine et n’est pas sans charrier une grosse part d’ingratitude ? La réponse à cette question est complexe mais le problème est essentiellement politique. L’anti-haitianisme dominicain (même s’il persiste de façon latente) se manifeste par poussées plus ou moins virulentes qui coïncident curieusement avec les soubresauts de la politique interne de ce pays. Il n’est pas osé de dire qu’il s’agit là d’un racisme entretenu, une étrange distraction que l’on brandit à chaque fois que les élites politiques ou économiques se retrouvent en difficulté.

La présente crise (celle du début de l’année 2018) éclate à un moment où l’on parle d’un projet de réélection controversée, où depuis quelques mois des initiatives telles que la Marche Verte (Marcha Verde) dénoncent la corruption des cercles de pouvoir. Je ne crois pas aux coïncidences. Ce ne serait d’ailleurs pas les premières. La réforme constitutionnelle qui a privé les descendants d’Haïtiens d’une partie de leurs droits acquis, poussant l’audace jusquà la rétroactivité, correspond elle aussi a un momentum politique difficile. Les migrants Haïtiens sont les boucs émissaires favoris des convulsions dominicaines.

Les Haïtiens aussi ont leur part de responsabilité. D’abord les dirigeants qui, quand ils ne sont pas indifférents ou plus simplement incompétents, se laissent tranquillement soudoyer ou se transforment (je l’ai mentionné plus haut) en véritables trafiquants d’humains. Responsables aussi parce qu’ils n’établissent pas chez nous les conditions minimales pour que tous nos compatriotes puissent vive dans la décence. Nos élites économiques également parce qu’elles préfèrent le confort et la facilité du commerce de gros et de détail (de préférence de contrebande) aux investissements dans la production.

Il faut admettre aussi que nous n’exportons pas vers la république voisine le meilleur de nous même. C’est probablement la plus pauvre de nos diasporas. Ce sont en majorité nos paysans qui traversent une frontière poreuse, sans un sou, sans cette éducation de base que nous ne leur avons pas inculquée. Les effets pour l’image sont désastreux et renforcent chez le Dominicain moyen cet illusoire sentiment de supériorité pendant que nos diplomates se prélassent et ne font rien, mais alors rien du tout, pour promouvoir notre riche culture toujours perçue là-bas comme barbare, arriérée, vulgaire.

En agitant à chaque détour politique le problème de la migration haïtienne, les Dominicains (sans le vouloir peut-être) jouent avec le feu. Un dérapage est toujours possible et si cela peut se révéler mortel pour nos migrants, cela serait aussi désastreux pour l’économie dominicaine tellement dépendante du tourisme. L’image du pays déjà pas mal écornée pourrait prendre un coup fatal dans un contexte de grande compétition. Cela n’est pas souhaitable. Il faut certainement mettre de l’ordre dans la question migratoire, mais sans passions ni hypocrisie. Il faut cesser de traiter le migrant haïtien comme une serviette jetable dont on se débarrasse après l’avoir usée.

Il y a des choix à faire des deux côtés. Malgré certaines différences culturelles, les deux pays restent étroitement soudés dans leur interdépendance. Les deux destins sont liés, pour le meilleur ou pour le pire. Un effondrement total d’Haiti ne sera pas profitable aux Dominicains pour des raisons économiques et sécuritaires. Les Haïtiens de leur côté n’ont pas assez conscience du pouvoir qu’ils ont sur leurs voisins, pouvoir non pas militaire ou d’envahisseur (comme nos voisins se plaisent à croire) mais pouvoir du meilleur client d’un grand supermarché.

Il vaut mieux vivre ensemble que périr ensemble, trouver dans l’autre les bonnes raisons de se rapprocher plutôt que sans cesse agiter les facteurs de division. Il faut chercher à se connaître aussi, au-delà des stéréotypes, se rappeler que l’Histoire appartient au passé et que seul l’avenir est à construire. Le vrai nationaliste c’est celui qui travaille pour la grandeur de son pays et qui sait tendre la main si cela correspond à une vision de progrès pour le futur.

Un documentaire pour la paix: l’histoire d’un jeune étudiant haïtien

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