Le déclin de la musique racine

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Cette semaine Samba Kessy du groupe Koudjay est parti. Il a traversé de l’autre bord. Cette triste nouvelle a ravivé chez moi de vieux souvenirs, me transportant au tout début des années 90, à l’âge d’or de ce que l’on a appelé le mouvement racines. Ce fut l’époque des “Kèm pa sote” (Boukman Eksperyans), “Manman poul la” (Koudjay), “Anbago”(RAM) et tant d’autres tubes sans oublier des groupes plus expérimentaux tels que “Foula” ou “Samba yo”.

L’originalité de ce mouvement était d’associer des éléments traditionnels de la musique vaudou à une forme plus moderne susceptible de la rendre accessible à un très large public. Au niveau des textes, il avait aussi la particularité de refléter assez fidèlement les revendications et les espoirs des masses populaires, contrastant en cela avec le compas réputé alors pour la platitude et la mièvrerie de la majorité de ses couplets. Un mouvement donc plutôt prometteur.

Pourtant, 25 ans après, la musique racine n’est plus que l’ombre de ce qu’elle était alors. A part quelques rares groupes (je pense notamment à RAM et à Boukman Eksperyans qui gardent encore une présence relative dans l’actualité musicale), c’est une tendance qui a pratiquement disparu des affiches, laissant la meilleure part au compas et à des genres plus récents tels le rap créole ou le rabòday. Comment expliquer un tel déclin ?

Je pense que les raisons sont diverses. Il faut d’abord signaler que le gros du mouvement s’est laissé assez vite récupérer par la mouvance Lavalas et ses politiciens. Le pas était facile à faire puisque, au moins au niveau du discours, les valeurs partagées étaient les mêmes. La prise du pouvoir par Lavalas en 1991 signifiait pour ces groupes une participation plus large dans l’espace culturel (ce qui leur avait été jusque là refusé) ainsi qu’une meilleure part de la compensation économique liée à ces activités. Ils semblaient sortir définitivement du ghetto. Ils n’ont pas su cependant profiter de cette apogée pour s’installer durablement et indépendamment de la politique, par exemple en faisant un incursion décisive sur la scène internationale.

L’aile dure de Lavalas n’ayant pas tenu les promesses du printemps, elle allait entraîner dans sa chute une musique racine déjà un peu essoufflée, un peu en panne d’inspiration. Se pose là l’éternelle question du rapport de l’artiste au politique et plus généralement, de son rapport avec les mécènes. Lèw se mizik palè, ou ka pa la si palè kraze. Le fait de ne pas créer un modèle économique indépendant des subventions vous rend vulnérable quand celles-ci tarissent.

L’autre raison de ce déclin est tout simplement une question générationnelle. La musique racine n’a jamais su rajeunir son public de manière significative. En tout cas pas assez pour survivre en tant que mouvement. Même le compas a du recourir à l’artifice “nouvelle génération” pour pouvoir tenir plus d’un demi-siècle. Il est connu que les jeunes ont tendance à rejeter ce qui a plu aux aînés, ne serait-ce que pour affirmer leur différence. C’est d’autant plus marqué que notre jeunesse d’aujourd’hui veut à tout prix se démarquer de ce qui est haïtien “natif-natal”. On préfère faire de la très mauvaise copie de rap américain plutôt que de s’investir dans de la vraie musique haïtienne de qualité. On oublie trop souvent qu’une mauvaise copie ne s’exporte jamais. Or notre marché intérieur est trop petit et trop anémique pour soutenir à lui seul une véritable industrie de la musique.

Je retrouve dans nos préjugés par rapport au vaudou l’ultime raison de cette décadence. On nous a fait croire (et la plupart de nous y croient) que le vaudou c’est quelque chose de vilain, de mal, qu’il faut à tout prix cacher. Nos réseaux sociaux sont envahis d’invocations à Jésus mais on y trouve peu de références à la religion locale même quand on sait qu’elle est encore largement pratiquée par la majorité de la population. La vérité est qu’en Haiti les gens sont chrétiens la plupart du temps (catholiques ou protestants) mais se retrouvent vaudouisants pour les “gran degaje”. On a honte de cette musique et du son du tambour, alors même que dans les moments de détresse, elle est la seule capable de nous libérer.

La musique racine est un patrimoine, une ressource. Elle a plus de poids touristique que le compas par exemple. Elle est évidemment plus exportable. Cracher dessus c’est faire comme la laitière qui cracherait dans le pot au lait qu’elle emmène au marché.

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