Quel marché pour le cinéma haïtien ?

Pendant les années 2000, le cinéma haïtien a connu une période faste qui a précédé un déclin qui se poursuit depuis presqu’une décennie. J’ai déjà évoqué les raisons de ce repli dans un article précédent. Mais le film haïtien souffre d’un mal plus profond qui est l’absence d’un marché adéquat.

Je commencerai par rappeler que faire un bon film a un prix et cette facture peut paraître élevée dans le contexte de l’économie rachitique qui est la nôtre. La plupart des films haïtiens produits localement ont coûté moins de 50000 dollars américains. Quelques rares ont dépassé la barre des 100000 dollars  et aucun, à ma connaissance, n’a réellement atteint le demi-million. On est très loin des 200 millions ou plus dépensés pour réaliser un blockbuster à Hollywood. Or tout film reste un film et le public n’en attend pas moins de nos productions internes.

Mais comment rentabiliser des sommes conséquentes dans un schéma d’exploitation du film haïtien ? La vérité est que nous sommes confrontés à de nombreux handicaps. Il y a d’abord notre réalité insulaire. Haïti est doublement une île: par sa géographie mais aussi par son unicité culturelle dans une Amérique partagée presqu’uniquement en 2 identités hispanophones et anglophones.

Avec nos 10 millions d’habitants, nous ne sommes ni l’Inde, ni le Nigéria. Le pouvoir d’achat est parmi les plus faibles au monde. Nous avons en plus un déficit d’infrastructures et l’absence (particulièrement en matière culturelle) d’un solide cadre juridico-légal. Les coûts de production et d’exploitation sont plus élevés qu’ailleurs et les films doivent ensuite affronter un pillage systématique qui se poursuit en toute impunité.

Il y a aussi la barrière de la langue. Un réalisateur jamaïcain peut potentiellement prétendre toucher le marché nord-américain sans gros effort supplémentaire. Un Dominicain ou un Cubain a à sa portée immédiate l’immense marché de l’Amérique Latine. Nous autres, nous faisons nos films tout naturellement en donnant la priorité au Créole. Cela nous limite à notre marché intérieur, notre diaspora et à quelques territoires de France d’outremer aux dialectes pas toujours similaires mais qui sont surtout plus tournés culturellement vers leur métropole. Il existe bien sûr des solutions de traduction par doublage ou sous-titres mais ce sont des approches coûteuses et dont la formule déjà rodée n’existe pas encore pour notre langue maternelle. Il faudrait d’ailleurs avoir suscité auparavant l’intérêt des grands distributeurs internationaux.

Les solutions existent mais elles vont demander certains sacrifices. Une approche serait d’encourager la production de films dans une langue plus internationale: le Français, l’Anglais ou même l’Espagnol. Je vois déjà les défenseurs de la langue créole crier au sacrilège mais ce choix est déjà celui de beaucoup de nos cinéastes de la diaspora et jusqu’ici, personne n’y a trouvé à redire. Dans certains pays africains où se parlent une multitude de dialectes, c’est souvent la langue dite du colon qui sert d’instrument unificateur et qui est la langue des médias et du cinéma. Aujourd’hui, avec nos diasporas éparpillées, nous nous retrouvons presque dans ce cas de figure, avec une nouvelle génération de descendants d’Haïtiens ne maitrisant plus forcément l’usage du Créole.

C’est une option qui nous facilitera aussi l’accès aux subventions internationales ainsi qu’aux coproductions. Nous n’avons pas localement les capitaux pour faire des films de qualité. Contrairement à la République Dominicaine par exemple, l’État Haïtien, trop embourbé qu’il est dans sa vision carnavalesque des choses, n’a pas compris que le cinéma (ainsi d’ailleurs que d’autres entités culturelles) peut être porteur d’un potentiel économique et de développement. Ce n’est pas pour rien qu’ailleurs on parle d’industrie cinématographique.

Il nous faut enfin tirer avantage des nouvelles technologies. Partout dans le monde, la manière de consommer les films est en pleine transformation. Non sans controverses. Mais nous avons tout intérêt à profiter de l’importance grandissante des plateformes comme Netflix ou Amazon. Ce sont de nouveaux débouchés tout à fait à notre portée qui peuvent nous permettre de toucher à la fois notre public local, notre diaspora et un nombre sans cesse croissant de cinéphiles étrangers. Il suffit d’avoir des produits d’un certain niveau.

Il nous faut mettre de côté la manière sentimentale pour aborder de façon réaliste les problèmes du cinéma haïtien. Dans la crise actuelle se cachent d’immenses opportunités. Il y aura au bout du compte, j’en suis persuadé, une immense demande pour les produits culturels en provenance de notre petit pays au caractère si singulier.

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