Le standard haïtien

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L’autre soir, je me suis retrouvé dans un restaurant. Après avoir choisi (seul) ma table, j’ai dû attendre quelques longues minutes que l’une des 3 serveuses daigne me prêter attention. Celle qui se présenta finalement me tendit un menu presqu’illisible. Quand j’osai lui demander quelques explications, elle me répondit sur un ton renfrogné, comme si j’avais laissé le confort de ma maison juste pour venir l’embêter. Après une attente interminable qui faillit noyer ma faim, j’allais enfin être servi. La viande que j’avais commandée à point était saignante, la salade nageait dans la vinaigrette que j’avais expressément demandé d’omettre. Après avoir tout avalé d’un air résigné et laissé un billet pour régler la copieuse addition, j’allais m’entendre dire qu’il n’y avait pas de monnaie. Une fois de plus, je venais d’être confronté au pénible standard haïtien.

Le standard haïtien c’est cette manière de faire les choses approximativement, sans se soucier d’atteindre un certain niveau de perfection. Il est partout, il nous imprègne, nous submerge, nous plonge dans une espèce de vase “médiocrisante”.

Il est dans notre manière de conduire et de circuler, nos sémaphores éteints ou bégayants, nos tap-taps surchargés et moribonds, nos “autoroutes” qui ne sont même pas des routes, dans la nonchalance désabusée de nos policiers. Il est dans notre manière de communiquer, dans les appels manqués de nos compagnies de téléphone, dans les minutes envolées, l’internet factice, le service à la clientèle injoignable. Il est dans l’amateurisme de nos médias, leur programmation surprenante et incertaine, leurs exigences techniques minimales, dans les dérives de leurs contenus rédactionnels.

Le standard haïtien ce sont nos constructions anarchiques, sans architecture ni normes, nos villes sans urbanisme, nos égouts jamais curés (quand ils existent), nos déchets non ramassés, nos trottoirs encombrés. Ce sont nos lieux de loisirs improbables, sans sortie de secours, sans capacité maximale, sans contrôle du niveau sonore, sans surveillance de l’accès des mineurs là où c’est nécessaire.

Le standard haïtien c’est aussi une certaine idée de l’heure ou des horaires qui fait qu’arriver 60 minutes après est réputé acceptable. C’est le détachement des employés de services publics ou privés qui considèrent souvent que leur déjeuner, leur maquillage, leur coiffure ou leur téléphone sont plus importants que le client qui attend. Ce sont les piètres résultats des manifestations sportives ou culturelles qui osent croire que rapiécer, bricoler, bâcler, ce n’est pas une offense au spectateur et au bon goût.

La liste est longue et je pourrais continuer sur des pages sans jamais m’arrêter. Mais ce qu’il y a de profondément dérangeant, ce qui est incompréhensible, inadmissible, c’est que ce standard haïtien, la plupart d’entre nous l’acceptent sans broncher. Certains l’adoptent même au point d’en faire leur standard. À un point tel que celui qui se plaint se voit le plus souvent traiter d’arrogant, de “zuzu”, d’insupportable ou autres épithètes.

Il y a bien sûr ceux qui ne se rendent pas compte, qui n’ont connu que cela et ne disposent par conséquent d’aucun autre élément de comparaison. Il y a ceux qui se doutent un peu, qui ont ce vague sentiment que l’on ne devrait pas vivre comme ça mais qui n’ont pas toujours ce pouvoir de faire la différence. Et puis il y a les plus coupables, ceux qui savent parce qu’ils ont voyagé, parce qu’ils ont vu comment on fait ailleurs, parce qu’ils ont appris et travaillé dans des pays où il y a des normes, des règlements, une discipline. Mais on dirait qu’ils s’en foutent. Ils ont pour Haïti ce menu spécial, celui que l’on réserve aux gens que finalement on ne respecte pas.

Dans le monde global d’aujourd’hui, il ne saurait y avoir un standard haïtien. Il n’y a qu’un seul standard: celui du développement et du progrès. Il n’y a aucune excuse pour que ce qui fonctionne très bien ailleurs ne fonctionne chez nous que d’une manière “cocoratique”. Il n’y a pas de raison pour que nous ne visions pas l’excellence, en tout et pour tout. Seule la poursuite du beau, du bien voire du meilleur, saura nous faire retrouver une place décente dans cet univers hautement compétitif.

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