Le carnaval haïtien, reflet d’une société

On prétend que le Carnaval est ce lieu idéal où toutes les classes sociales se fondent, où les inégalités disparaissent et où la population entière communie au son du tambour des bandes à pied et des décibels des orchestres sur char. Rien de plus faux, et cette vision quelque peu romantique est facilement démentie dans les faits.

Au carnaval, les hiérarchies sociales persistent et sont parfois même accentuées. Comme dans la vraie vie, il y a les gens des “stands” et le peuple du béton. Ceux qui peuvent payer 50 dollars américains ou davantage pour la bamboche et ceux qui ne le peuvent pas. Plus de tribunes populaires. Il y a ceux qui sont là pour leur bon plaisir et puis il y ceux (petits marchands ambulants par exemple) qui viennent chercher un débouché économique. Il y a le traitement de seconde classe accordé aux bandes à pied et puis il y a les largesses dispensées aux boites à bruit motorisées. Et j’en passe…

On pourra opposer à mes arguments que tout cela finit par se côtoyer à un moment ou à un autre au hasard du “défilé”. Mais en réalité on n’est jamais loin du quotidien embouteillé et encombré des rues de Port-au-Prince où se croisent sans jamais se rencontrer véhicules tout-terrain climatisés, tap-tap surchargés et cette multitude à pied qui cherche à soulager sa misère. Car il ne suffit pas de se frotter pour se voir, se comprendre ou s’aimer.

Autrefois le Carnaval, par ses masques, exprimait les inquiétudes et les angoisses de la société. Par ses chants il sanctionnait et parodiait. C’est un aspect qui a tendance à disparaître, peut-être parce les masques et les faux-semblants ont intégré notre quotidien médiocratique. Il est devenu plus difficile de déguiser ce qui est déjà, en soi, figure grimaçante.

Le Carnaval est aussi l’expression de notre côté chaotique, de notre éternelle désorganisation. Les notions d’horaire, d’agenda, de chronologie sont totalement absentes. La sécurité, sous plusieurs aspects, est souvent déléguée aux bon soins de la chance ou du Bon Dieu (pour ceux qui y croient). Les accidents (qui ne sont pas rares) sont l’exacte réplique de nos accidents du quotidien, dans un pays sans normes ni régulations. La gestion de l’espace physique correspond plus ou moins à une bidonvillisation du Champs-de-Mars, certes colorée (comme Jalousie) mais tout aussi anarchique. À l’image de nos quartiers dits populaires mais plus généralement à l’image de nos villes sans urbanisation.

Le Carnaval c’est aussi l’expression de notre amour du gaspillage, de notre mauvaise gestion des ressources.  Nous investissons énormément dans le provisoire et plus rarement dans le définitif. Il faut que l’on “re-brasse” chaque année. C’est un vecteur de corruption et de népotisme comme tous les autres. Ceux qui ont un parrain ou une marraine bien placés sont privilégiés, au détriment du vrai talent.

Pour finir, le Carnaval comme notre société, a du mal à se trouver un but, une raison d’être. Instrument de manipulation par excellence, il charrie son cortège de mensonges et de non-dits. On voudrait nous faire croire qu’il peut avoir une valeur touristique quand on est loin, bien loin, des défilés-spectacles de Rio ou de Trinidad. On est aux antipodes d’un carnaval vendable et exploitable. Au carnaval-marketing on préfère cette débauche aléatoire dont la seule véritable fonction est de distraire des problèmes du moment. Trois jours de pure folie pour compenser l’absence flagrante de psychiatres.

Depuis qu’il a accouché d’un président, le carnaval haïtien a pris un autre tournant et ne se contente plus d’être un simple miroir de la société. Il la façonne désormais, dépassant sa simple fonction de divertissement et d’exutoire. C’est un bouillon de culture (littéralement) capable en fermentant d’engendrer députés et sénateurs, de transformer les mauvaises graines de notre société en modèles pour une jeunesse perdue et sans repères. La boucle est désormais bouclée: le “Mardi-gras” des 3 jours  a rejoint le “Mardi-gras” permanent qui, depuis toujours, habite notre collectif.

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