Avoir 20 ans en Haiti

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Quand j’étais à l’école secondaire à la fin des années 80, mon professeur de sciences sociales s’appuyant sur l’excellent Espace haïtien de feu Georges Anglade, nous faisait découvrir le concept de démographie galopante. S’appuyant sur des graphes, il nous montrait des courbes de population et ce qui nous attendait dans les années 2000 et au-delà. Cela semblait alors bien théorique. Aujourd’hui un simple regard autour de nous et nous voyons bien les conséquences tragiques de cette explosion démographique. L’un des effets les plus visibles est la jeunesse de notre population: la majorité des Haïtiens a aujourd’hui entre 18 et 35 ans. Espoir ou handicap ?

Voyons d’abord le côté positif. Une population jeune c’est potentiellement une vigoureuse force de travail susceptible de booster l’économie et la création d’une robuste classe moyenne. Encore faut-il qu’il y ait du travail et que cette population ait les qualifications adéquates. Pour le moment, l’offre en matière d’emplois pour les jeunes est quasi inexistante. Même ceux qui ont fait quelques études se heurtent souvent au problème de l’expérience professionnelle qui est souvent exigée au préalable. Comme si on ne devait pas commencer quelque part. C’est évidemment une parade des employeurs pour désamorcer une trop forte demande.

Il faut admettre aussi que notre système éducatif ne répond pas aux besoins du 21ème siècle. Nous ne formons pas assez et nous formons mal. Un pourcentage non négligeable de nos bacheliers est de fait à peine alphabétisé, nous n’insistons pas assez sur les filières techniques ou manuelles qui sont dévalorisées au profits de professions libérales aux débouchés incertains.

Un autre problème c’est la culture de la triche qui commence à l’école. On accorde plus d’importance à l’obtention du diplôme, quels que soient les moyens, plutôt qu’aux connaissances qu’il devrait normalement sanctionner. Les réussites frauduleuses (dealers de drogue, politiciens, commerçants véreux…) renforcent cette idée qu’il n’est pas nécessaire de bosser dur pour réussir. Il suffit d’être “intelligent” au sens haïtien du terme et de prendre les raccourcis.

Ceci nous amène au problème des valeurs. Elles devraient normalement être dictées par la famille, l’école et les composantes civiles de la société (églises, institutions, associations…). Avec un fort pourcentage de structures monoparentales en situation économique précaire, la famille haïtienne a éclaté depuis belle lurette. Beaucoup d’adolescents apprennent très vite des réflexes de survie pour tenter d’échapper au cercle vicieux de la misère. C’est parfois la délinquance, la prostitution (ouverte ou subtile) dont le but ultime est souvent le départ: l’exil à tout prix. Les parents ont rarement le bagage intellectuel ou le crédit moral pour s’imposer et perdent donc très vite le contrôle. On devient adulte de plus en plus jeune avec parfois des conséquences dramatiques: déperdition scolaire, grossesses précoces…

Les solutions. Il faut évidemment créer des emplois adéquats. Pas seulement des “cash for work”  mais aussi de vraies niches d’emplois adaptées et dignes. Par exemple, en améliorant nos infrastructures de télécommunications, le pays pourrait facilement devenir un paradis pour les centres d’appel délocalisés multilingues; on pourrait aussi investir dans la formation des filières technologiques d’avenir. Il faut à tout prix sortir du cercle de la main d’oeuvre non qualifiée à bon marché. Les années Duvalier ont démontré qu’il ne permettait pas le développement durable. Une réforme en profondeur de notre système éducatif est indispensable. Pas juste inaugurer des écoles sans professeurs qualifiés mais définir de vraies orientations en fonction d’une vision de développement à long terme.

Avoir 20 ans aujourd’hui en Haiti c’est mépriser la politique, l’élite et les politiciens, détester son pays, regarder vers ailleurs, être prêt à tout et à tricher pour sortir de la précarité… Mais c’est aussi rêver d’un lendemain meilleur, vouloir travailler, avoir soif d’apprendre… Cette jeunesse sera notre plus grand trésor si nous la prenons en main.

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