La bulle

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On est quelque part entre 1988 et 1991. Ce sont les années pendant lesquelles j’ai collaboré avec Jean-Pierre Brax sur le projet Alternative Vidéo qui a produit l’émission Fashion, quelques vidéoclips et documentaires ainsi que de nombreux spots publicitaires. C’était l’époque également où la publicité, même si elle ne faisait pas l’objet d’études approfondies, était une chose pensée. On ne se contentait pas de pondre un texte ou gribouiller un jingle; on tentait, dans la mesure du possible, de se démarquer des mauvaises habitudes de la réclame.

Pour en revenir au sujet, nous avions été contactés pour la réalisation d’une publicité Hyundai, pour le modèle Sonata plus précisément. Dans la réflexion qui précéda la réalisation, Jean-Pierre remarqua que l’achat d’un véhicule neuf n’est à la portée que d’une frange insignifiante de la population: une partie de la classe moyenne et la bourgeoisie bien évidemment. Le spot fut calculé pour toucher cette clientèle. D’où le concept de la bulle.

On voit donc un intérieur climatisé avec gros plans sur le tableau de bord et les accessoires et à l’extérieur des fragments du véhicule qui se fraie un passage à travers le Port-au-Prince déjà passablement esquinté de l’époque qui n’est jamais vu autrement qu’à travers le pare-brise protecteur. Le tout accompagné par les notes d’une merveilleuse sonate de Chopin inspirée bien évidemment par le modèle du véhicule (Sonata). Je me souviens aussi que le produit final ne fut pas précisément au goût du client et ne connut donc pas une très large diffusion.

Mais j’ai retenu l’idée de cette bulle, d’autant qu’on la côtoie tous les jours dans l’univers chaotique de la capitale haïtienne. Ce sont ces gros véhicules aux vitres remontées (de préférence teintées), boîtes climatisées, insonorisées, aseptisées, qui pataugent dans nos rues crevassées, souillées, nos marchés à ciel ouvert. Ce sont aussi ces résidences entourées de murailles imprenables, qui ne permettent même pas d’apprécier les millions investis dans leur architecture, pied-de-nez aux bidonvilles jamais bien loin. Ce sont les agents de sécurité lourdement armés à l’entrée de nos supermarchés, banques et commerces en général, censés nous donner cette illusion de sécurité, vite perdue une fois retournés dans la chaleur du béton. Ce sont les “ghettos” de nos soirées de plaisir, bars, restaurants, clubs et autres espaces, de préférence perchés dans les hauteurs de Pétion-Ville ou au-delà, trouant le blackout de nos nuits noires, où l’on veut croire, l’espace d’un moment, qu’on pourrait être quelque part à Miami, New-York ou Boston.

La bulle c’est toute une mentalité. La même qui fait que quand l’architecte feu Albert Mangones plaidait pour le développement de la zone entre Mariani et Martissant et pour l’établissement d’une véritable “Riviera” à l’haïtienne en bord de mer à l’entrée sud de Port-au-Prince, nos élites apeurées préféraient se réfugier dans la montagne, sans eau, ni routes ou infrastructures. On connaît la suite de l’histoire. La même aussi qui fait qu’on dépense des fortunes en sécurité individuelle, en sources d’énergies individuelles, en loisirs à l’usage exclusif de l’élite auto-proclamée, au lieu de penser au bien collectif. On est en mode rafistolage permanent, à l’opposé du développement.

Le problème de la bulle est qu’arrive un moment où elle a du mal à nous mettre à l’abri de notre propre pestilence. Il est bon aussi de se rappeler qu’il est dans la nature de la bulle qu’à la fin de l’histoire elle crève.

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