Le cinéma haïtien et la représentation du réel

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Le cinéma est-ce le rêve ou la réalité ? C’est évidemment une interprétation des deux. Mais comment ce binôme transparaît-il dans nos films ? Quelle importance relative accordons-nous à l’un et à l’autre ?

Il est difficile d’analyser les premiers films haïtiens (ceux des années 70). Certains sont soit perdus, soit introuvables (je pense par exemple à Olivia de Bob Lemoine). Mais il semblerait que la tendance de l’époque ait été très orientée vers le réel, voire le réalisme. Prenons deux exemples. “Anita” de Rassoul Labuchin raconte l’histoire sans fards d’une petite fille placée comme domestique (restavèk) chez une famille de la classe moyenne. La forme du film (une fiction) emprunte beaucoup au cinéma documentaire. Le sujet lui-même puise dans notre quotidien et a d’ailleurs aussi été brillamment traité par notre grand conteur Maurice Sixto. Le visuel et la bande son tentent de nous présenter les choses telles qu’elles sont, sans aucune tentative d’embellissement.

C’est un peu la même chose pour “Ala mizè pou Rodrigue” de Claude Mancuso. Ici on nous raconte la journée d’un chauffeur de taxi à Port-au-Prince. C’est fait sur un mode comique mais là encore la forme est pseudo-documentaire: caméra-épaule, décor et lumière naturelle, presqu’aucun artifice. Et la ville nous est présentée telle quelle. Bien sûr, nous sommes encore au temps de Duvalier et la capitale n’est pas encore cette mégapole horrible qu’elle est devenue par la suite.

Il y a évidemment des exceptions. Par exemple, “Map pale nèt” de Raphael Stines c’est un huis-clos petit bourgeois entre une épouse visiblement frustrée et son mari silencieux. On peut objecter qu’il n’y a rien d’irréaliste dans le format mais dans ce film, Haiti est totalement absente, si ce n’est peut-être la page de couverture du journal tenu par le comédien François Latour. Il y avait aussi beaucoup de rêves dans “Echec au silence”, une sorte de tentative de thriller abstrait et pseudo-psychologique par Bob Lemoine. Mais le film fut au final très peu diffusé.

Le cinéma haïtien de l’après 86 fait lui beaucoup dans le faux réalisme. Il y a des femmes sur-maquillées (de préférence claires de peau), beaucoup d’hommes riches et machos, beaucoup de grosses voitures, de villas avec piscine… Il y a une sur-représentation de la classe moyenne aisée qui ne correspond pas à notre réalité. Quand les pauvres sont représentés, ils le sont souvent sous forme de caricatures (la servante avec son tablier). On reste le plus souvent dans les histoires d’amour à rebondissements, pas très loin du genre soap opera.

La vérité est que le public haïtien a été conditionné pour ne pas apprécier son image au cinéma. Un plan de bidonville, d’ordures au bord de la route,  de misère, ça choque jusqu’au rejet. On doit se demander pourquoi ce qui perturbe tant à l’écran nous laisse quasiment indifférents dans la réalité. Car il s’agit bien là de choses auxquelles nous sommes confrontées tous les jours et qui ne dérangent pas au point de nous mobiliser pour un éventuel changement.

Dans leur très grande majorité, ces films contemporains nous reconstruisent un réel, non pas comme il est, mais comme on aimerait qu’il soit. En somme une caricature du réel avec seulement les éléments que l’on croit valorisant. On ne verra pas une “Cité de Dieu” par exemple, film brésilien qui a pourtant fait le tour du monde. De même certains aspects de notre culture sont totalement occultés. Il y a beaucoup d’allusions au protestantisme mais le vaudou est délibérément évacué ou alors carrément dénigré.  Les films qui tentent d’aborder la question sur un mode réaliste (“Sonson” de Jean-Claude Bourjolly) n’arrivent pas à faire recettes. La paysannerie elle, est complètement ridiculisée par une panoplie de “tontons”, personnages qui souvent réduisent le paysan à une entité fourbe, têtue, calculatrice et ridicule. On doit cependant signaler l’audacieux “Bouki nan paradi” de Raphaël Stines qui fait brillamment exception à la règle. Mais là encore, échec commercial.

Il ressort de cette petite analyse qu’un cinéma qui nous montrerait tel que nous sommes nous effraie. Nous avons bel et bien conscience de notre laideur au point de vouloir l’occulter dans nos oeuvres. Même nos vidéoclips (qui abondent de bagnoles luxueuses et de poupées décolorées aux cheveux lisses) sont des monuments à notre aliénation culturelle. Plutôt que de s’efforcer de changer l’image, ne vaudrait-il pas mieux s’attaquer directement à ce réel dans lequel nous pataugeons tout les jours mais dont finalement nous avons si honte ?

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