Se faire baiser pour un visa

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La nouvelle est tombée comme un couperet: l’Ambassade des Etats-Unis a révoqué le visa du candidat à la présidence Jean Charles Moise, en pleine période de contestation et de vérification électorale. Ce n’est pas la première fois que le grand frère américain recourt à de tels procédés. Quels que puissent être les prétextes invoqués, le timing n’est pas innocent. Il s’agit bien d’une grossière tentative pour influencer le processus en cours. Mais au delà du simple aspect conjoncturel ou politique, pourquoi pensent-ils que la simple suppression d’un visa (voire la menace de le faire) peut forcer un individu ou un groupe d’individus à se plier à leur quatre volontés ?

La migration des Haïtiens vers les Etats-Unis a sérieusement commencé à la fin des années soixante. C’était une conséquence directe du durcissement du régime Duvalier et de ses retombées sociales et économiques. La plupart des cadres et intellectuels choisirent dans un premier temps l’Afrique ou l’Europe comme terre d’exil. Pendant longtemps l’Amérique du Nord n’attira que les prolétaires et les chômeurs peu éduqués. C’était le début de la construction de notre grande diaspora.

Pendant qu’en Haiti la situation n’arrêta jamais de se détériorer, nos exilés économiques volontaires arrivèrent tant bien que mal à se tirer d’affaire jusqu’à devenir aujourd’hui notre principale source de devises. Ainsi naquit le rêve américain, non pas parce que l’Amérique était une terre promise, mais tout simplement en opposition à la déliquescence de notre propre pays. Car cette diaspora dans sa très grande majorité rêve d’un retour au pays, à condition bien sûr que les conditions minimales soient réunies, ne serait-ce que pour prendre une retraite paisible. Donc la motivation ce n’est pas tant l’attirance de la terre étrangère que l’envie de fuir ce que beaucoup perçoivent comme le cauchemar haïtien.

Il est vrai que vivre en Haiti est devenu un enfer. Déjà c’est accepter de vivre sans les infrastructures minimales: eau, électricité, transport, salubrité, sécurité. Un niveau de vie décent va de pair avec un niveau économique relativement élevé. Or, pour la majorité de la population, atteindre ce niveau économique en se cantonnant seulement aux activités légales relève de l’exploit pur et simple. L’offre en opportunités est rarissime et les emplois disponibles permettent difficilement de sortir de la précarité.

Le visa ici n’est pas simplement un document qui permet de traverser les frontières pour s’adonner au tourisme, pour faire des emplettes ou pour affaires. Cette dimension du visa est quasi secondaire. Le visa devient une véritable assurance. Il permet à certains de compenser les manquements de la patrie d’origine: manquements en éducation, santé, sécurité… Mais il est surtout symptomatique du peu de confiance qu’on a en l’avenir d’Haiti. On ne sait jamais. On s’attend chaque jour à l’éclatement et le visa est la clé qui permettra éventuellement de “se jeter”.

Cette perception ne concerne pas uniquement les couches défavorisées; elle est même l’une des rares choses partagées par la majorité des Haïtiens. Les plus fortunés s’arrangent même pour obtenir une résidence ou une seconde nationalité dès que possible. Nos politiciens ou hauts fonctionnaires n’échappent pas à la règle. La pratique d’avoir un pied dans le pays (pour travailler) et un autre à l’extérieur (où se trouve le reste de la famille) est assez répandue. La nation n’est plus qu’une terre de transit. Les jeunes, désespérés face à l’avenir, recherchent une connexion, un amant ou une amante, voire les deux, pour l’obtention du précieux sésame. Ils sont prêt à tout: à payer, à coucher ou se faire coucher.

Mais de là à faire du visa un instrument de coercition ou de chantage ? Je crois que cela donne une idée du peu de respect (malgré les beaux discours hypocrites) que les dirigeants américains ont pour nous. Nous sommes la bourrique et le visa c’est la carotte ou le bâton, suivant ce que l’on veut obtenir de nous. Et ils s’en servent parce que cela a déjà marché, parce que, dans un passé pas si lointain, certains se sont ployés pour se faire baiser… profond.

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